La betterave potagère et la betterave sucrière comptent parmi les cultures les plus sensibles à une nutrition minérale équilibrée. Une racine qui paraît saine et bien développée à l'extérieur peut dissimuler des défauts internes qui n'apparaissent qu'à la coupe ou au cours de la conservation. Parmi ces troubles cachés, les pourritures physiologiques du cœur occupent une place particulière — des affections souvent prises à tort pour des maladies infectieuses. Leur cause première ne réside cependant pas dans une attaque de pathogènes, mais dans une profonde perturbation métabolique provoquée par une carence en deux éléments clés : le bore et le calcium.
Carence en bore : pourriture du cœur et pourriture sèche
La betterave sucrière, suivie de près par la betterave potagère, figure parmi les cultures les plus sensibles à la carence en bore dans la solution du sol. Cet oligo-élément joue un rôle irremplaçable dans la formation des parois cellulaires, le transport des sucres par le phloème et la régulation du métabolisme glucidique. La carence en bore peut apparaître en cas de sécheresse, d’excès d’humidité, ou d’apports excessifs d’engrais azotés et potassiques.
Symptômes. La carence en bore chez la betterave se manifeste par un trouble physiologique caractéristique connu sous le nom de « pourriture du cœur » (pourriture centrale). L’affection se développe dans la seconde moitié du cycle végétatif. Les premiers signes sont le flétrissement et la mort des plus jeunes feuilles internes de la rosette, qui noircissent et se dessèchent. Le processus atteint ensuite la racine : une coupe transversale révèle un noircissement d’un ou plusieurs anneaux cambiaux. Les tissus atteints restent fermes pendant longtemps avant de se ramollir et de devenir vulnérables aux infections secondaires.
Il est important de distinguer la nature physiologique primaire de ce processus. L’absence de larves ou de galeries exclut les dégâts d’insectes, et le caractère sec de la pourriture, sans odeur marquée, débutant toujours par le centre, la distingue des atteintes fongiques typiques.
Mécanisme biochimique. Le bore assure la solidité des parois cellulaires et le transport des sucres. En cas de carence, le fonctionnement du système conducteur est perturbé, et les sucres synthétisés dans les feuilles ne peuvent plus refluer efficacement vers la racine. Confrontée à une carence en glucides dans ses tissus de réserve, la plante est contrainte de sacrifier le cœur de la racine, dont les tissus meurent progressivement. Les cavités ainsi formées finissent par être colonisées par une infection secondaire, le plus souvent le champignon Phoma betae, responsable de la phomose.
La carence en bore est plus probable sur les sols alcalins riches en calcium, lors d’années au printemps humide suivi d’un été sec et chaud. Des pluies excessives peuvent également lessiver les formes mobiles de bore hors de la zone racinaire. Les études montrent que sur les sols dont le pH dépasse 6,5, une double application foliaire de bore est pratiquement indispensable.
Carence en calcium : affaiblissement des tissus et perte de conservation
Si la carence en bore entraîne la mort des tissus internes de la racine, le manque de calcium crée les conditions propices à l’atteinte des tissus externes et au développement de pourritures humides en cours de conservation.
Rôle physiologique. Le calcium est un composant essentiel de la lamelle moyenne des parois cellulaires (sous forme de pectate de calcium). Il confère une résistance mécanique aux tissus et régule la perméabilité des membranes cellulaires. En cas de carence, les plantes — et en particulier le système racinaire — s’affaiblissent nettement, les feuilles se marbrent et les zones interveinales pâlissent.
Conséquences de la carence. Le calcium est un élément peu mobile dans la plante, transporté principalement par le xylème avec le flux de transpiration. Les tissus jeunes et en croissance active de la racine connaissent souvent une carence locale en calcium même lorsque la teneur du sol est suffisante, car la transpiration à travers la surface de la racine est minimale. Il en résulte des tissus aux parois cellulaires affaiblies, facilement macérés (ramollis) par les enzymes pectolytiques des micro-organismes pathogènes.
Indirectement, la carence en calcium aggrave le problème du bore : sur les sols alcalins riches en carbonates de calcium, la disponibilité du bore pour les plantes chute fortement en raison de la formation de borates de calcium peu solubles. Paradoxalement, un excès de calcium dans le sol peut donc provoquer une carence en bore chez la plante.
Prévention et correction : une approche systémique
Prévenir les pourritures physiologiques de la betterave exige une stratégie globale, associant traitement des semences avant semis, fertilisation foliaire aux stades critiques du cycle, et optimisation des conditions du sol.
Traitement des semences au bore avant semis. La méthode la plus fiable pour prévenir la carence en bore consiste à apporter l’oligo-élément directement au niveau de la radicule embryonnaire. La proportion optimale est de 0,2 g de poudre d’acide borique pour 10 g de semences de betterave. Les semences sont placées dans un récipient sec, la quantité mesurée de produit est ajoutée, puis le tout est soigneusement agité jusqu’à formation d’un fin dépôt blanchâtre. Cette réserve locale de bore couvre les besoins de la plante pour toute la saison.
Fertilisations foliaires au bore. Sur les sols dont le pH dépasse 6,5, une double application foliaire de produits borés (par exemple Foliart Bor Amino) est recommandée. Le premier traitement est effectué au stade 4–6 feuilles vraies, le second 2 à 3 semaines plus tard. L’apport foliaire de bore est la voie la plus efficace, car il corrige rapidement la carence sans dépendre de la faible disponibilité de l’élément dans le sol.
Correction de la nutrition calcique. Pour corriger la carence en calcium, on applique du nitrate de calcium pendant la période de croissance active de la racine. Dans les systèmes d’irrigation goutte à goutte, les formes de calcium hydrosolubles (chlorure ou nitrate de calcium) apportées directement dans la rhizosphère sont efficaces.
Pratiques agrotechniques. Le maintien d’une humidité optimale du sol tout au long du cycle joue un rôle important. Les irrigations sont arrêtées 20 à 25 jours avant la récolte, ce qui favorise l’accumulation de matière sèche et améliore la conservation des racines.
Conclusion
Les pourritures racinaires de la betterave, qui se manifestent sous forme de « pourriture du cœur » et de pourriture sèche, constituent un exemple classique de troubles physiologiques induits par une carence en oligo-éléments. Comprendre les mécanismes biochimiques reliant les carences en bore et en calcium à la perturbation de la structure et du métabolisme des tissus racinaires permet à l’agronome de passer d’une observation passive des pertes de conservation à une gestion active de la qualité de la récolte. Le traitement des semences avant semis et la fertilisation foliaire aux stades critiques du cycle constituent des outils de prévention économiquement justifiés et hautement efficaces.
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